Les arrêts de travail de complaisance suscitent de vifs débats dans le monde professionnel et médical. Ces arrêts, parfois perçus comme des abus du système, mettent en tension les intérêts des employeurs, des salariés et des organismes de sécurité sociale.
Alors que la santé des travailleurs doit rester une priorité, la multiplication des arrêts non justifiés pèse sur les finances publiques et remet en question l'équilibre du droit au repos médical. À travers cet article, nous explorons les moyens de lutte contre ces pratiques tout en respectant les droits des salariés et les obligations des médecins.
Selon l'article R.4127-76 du Code de la santé publique, la délivrance d'un certificat médical à des fins tendancieuses ou de complaisance est strictement interdite. En d'autres termes, un arrêt de travail de complaisance désigne une prescription médicale établie en l'absence de justifications médicales objectives.
Contrairement à un arrêt de travail légitime, ces certificats sont souvent octroyés pour des raisons non médicales, telles que des motifs personnels (besoin de repos) ou professionnels (souhait d’éviter une surcharge de travail ou un conflit au travail).
Cette pratique constitue une infraction grave aux principes déontologiques des praticiens, qui sont tenus de respecter les obligations d’intégrité et d’impartialité définies par leur code de déontologie médicale. Elle peut également nuire au bon fonctionnement des entreprises et alourdir le coût des dépenses publiques en matière de protection sociale.
L’absentéisme en France connaît des niveaux alarmants, révélant des tensions entre la santé des salariés et les impératifs économiques des entreprises. Selon le baromètre annuel de Malakoff Humanis (2023), près de 50 % des salariés ont été arrêtés au moins une fois au cours de l’année précédente, une proportion qui grimpe à 55 % pour les salariées femmes.
De plus, les troubles psychologiques, tels que le burn-out et les épisodes de détresse mentale, sont devenus la première cause des arrêts maladie, surpassant les troubles musculo-squelettiques (TMS) qui occupaient historiquement cette position. Ces données témoignent d’un glissement des motifs d'arrêt de travail, mettant en lumière l’impact grandissant des facteurs psychosociaux dans les entreprises.
Ce phénomène est particulièrement marqué chez les jeunes générations, les femmes et les managers, des catégories qui cumulent souvent des charges mentales ou professionnelles importantes. Pour les TPE et PME, qui étaient auparavant relativement épargnées, l'absentéisme constitue désormais une réalité préoccupante.
Ces chiffres reflètent non seulement une dégradation globale de la santé mentale des salariés, mais également un défi majeur pour les employeurs et les institutions de sécurité sociale, qui doivent composer avec l’augmentation des arrêts maladie longue durée.
Les médecins sont légalement tenus de préciser sur les certificats médicaux les éléments médicaux justifiant un arrêt de travail, conformément à l'article L.162-4-4 du Code de la sécurité sociale.
Cependant, la légitimité d’un médecin traitant à prescrire un arrêt pour burn-out sans concertation avec le médecin du travail a été confirmée par le Conseil d'État (décision du 28 mai 2024). Néanmoins, ce même organe a rappelé en 2025 que les praticiens doivent éviter d'établir des liens exclusifs entre l'état de santé d'un salarié et ses conditions de travail, faute d'éléments objectifs.
Pour limiter les abus d'arrêts de travail, plusieurs dispositifs ont été mis en place afin de garantir un équilibre entre la préservation de la santé des salariés et la lutte contre les dérives.
Ces dispositifs, combinés à l'utilisation accrue d'outils dématérialisés pour la gestion des arrêts (tels que les avis d'arrêt de travail électroniques), témoignent d'une volonté des autorités d'améliorer la fiabilité des arrêts maladie tout en renforçant les contrôles face aux pratiques abusives.
Bien que ces mesures de contrôle aient pour objectif de limiter les abus liés aux arrêts maladie de complaisance, elles suscitent des critiques importantes, notamment de la part des professionnels de santé. Ces derniers dénoncent une stigmatisation injuste de leur profession, affirmant que les médecins ne sont pas à l'origine du problème mais répondent aux besoins légitimes de leurs patients. Ils considèrent que la mise sous objectifs ou l'envoi de courriers d'avertissement constitue une atteinte à leur autonomie professionnelle et à leur liberté d'exercer.
Certains syndicats médicaux soulignent également que les arrêts maladie abusifs ne sont qu'une partie émergée de l'iceberg, cachant des problématiques plus profondes. Ils appellent à une réflexion globale qui dépasserait la simple lutte contre les arrêts de complaisance pour s’intéresser à leurs causes sous-jacentes.
Des voix alternatives proposent de se concentrer sur l'amélioration des conditions de travail pour prévenir les arrêts maladie. Selon ces acteurs, une meilleure prise en compte de la qualité de vie au travail (QVT) permettrait non seulement de réduire l’absentéisme mais également d’améliorer le bien-être des salariés.
La ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet, a récemment annoncé l'organisation d'une concertation nationale dédiée à la santé physique et mentale au travail, qui se tiendra en mars 2025. Cette initiative reflète une volonté de rassembler tous les acteurs concernés, notamment les partenaires sociaux, les médecins et les chercheurs, afin de trouver des solutions équilibrées face à la problématique des arrêts maladie, et plus particulièrement des arrêts de complaisance.
Cette concertation vise à aborder plusieurs axes clés :
Lutter contre les arrêts de complaisance nécessite une approche globale et concertée entre les différents acteurs : employeurs, salariés et professionnels de santé. Si l'objectif est de prévenir les abus, il est tout aussi essentiel de protéger la santé et le bien-être des travailleurs, en tenant compte des réalités des entreprises et des besoins des salariés.
Trouver cet équilibre délicat entre la prévention des abus et la garantie des droits reste un défi central. La concertation prévue en 2025 pourrait être une étape importante pour élaborer des solutions durables, répondant à la fois aux enjeux économiques et sociaux.
En définitive, les arrêts de travail de complaisance posent une problématique complexe mêlant enjeux juridiques, économiques et sociaux. Si les dispositifs actuels cherchent à prévenir les abus, leur efficacité dépend d’un équilibre subtil entre le contrôle des pratiques abusives et la préservation de la santé des salariés.
La concertation prévue sur la santé et les conditions de travail en 2025 sera l’occasion d’ouvrir le dialogue entre les parties prenantes pour imaginer des solutions durables et équitables.
1. Qu’est-ce qu’un arrêt de travail de complaisance et pourquoi est-il problématique ?
Un arrêt de travail de complaisance désigne un certificat médical prescrit en l'absence de justification médicale réelle, souvent pour répondre à des demandes non médicales du salarié (motifs personnels ou professionnels). Ces arrêts sont contraires à l'article R.4127-76 du Code de la santé publique, qui interdit la délivrance de certificats médicaux tendancieux ou de complaisance. Cette pratique pose plusieurs problèmes majeurs :
2. Comment un employeur peut-il contester un arrêt de travail suspect ?
Un employeur qui suspecte un arrêt de travail de complaisance peut recourir à une contre-visite médicale, en vertu de l'article L.1226-1 du Code du travail. Voici les étapes à suivre :
À noter : les résultats de la contre-visite médicale ne peuvent pas, à eux seuls, conduire à un licenciement pour fraude. Toutefois, ils peuvent constituer une preuve dans une procédure disciplinaire ou judiciaire.
3. Quelles sont les mesures mises en place pour lutter contre les arrêts maladie abusifs ?
Plusieurs dispositifs visent à prévenir les abus liés aux arrêts de travail de complaisance :
4. Les arrêts pour burn-out sont-ils considérés comme abusifs ?
Non, un arrêt pour burn-out n'est pas abusif s’il repose sur une évaluation médicale sérieuse. Le Conseil d'État a confirmé, dans une décision du 28 mai 2024, que le médecin traitant peut prescrire un arrêt maladie pour burn-out sans consulter au préalable le médecin du travail. Cependant, les médecins doivent rester prudents dans la rédaction de leurs certificats.
Dans une décision du 23 janvier 2025, le Conseil d'État a sanctionné un médecin ayant mentionné que le burn-out était "en lien exclusif avec les conditions de travail", car cette affirmation dépasse ses compétences et relève de l’évaluation par le médecin du travail.
Cela montre que les arrêts pour troubles psychologiques, bien que légitimes dans de nombreux cas, doivent être documentés avec rigueur pour éviter toute contestation ou sanction.
5. Quels sont les axes d’amélioration pour limiter les arrêts de complaisance tout en préservant la santé des salariés ?
Pour lutter contre les arrêts de complaisance de manière efficace et équitable, plusieurs pistes peuvent être envisagées :
Ces axes reflètent l’idée qu’une approche préventive et globale, associée à des contrôles ciblés, peut limiter les dérives tout en garantissant la santé et le bien-être des salariés.